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Etude d’un extrait représentatif
: « La petite fête »,
Chroniques de San Francisco, tome 1, p. 374 de la version poche
Extrait
- Où est Mary-Ann ? demanda Connie Bradshaw, qui se tenait sous
l’arche au pompons rouges de Madame Madrigal. Je croyais que tu
avais dis qu’elle serait là ?
Brian choisit un joint sur une assiette Wedgwood.
- Elle est là. Du moins… je l’ai aperçue, en
haut.
- Mince, ça fait des millions d’années-lumière
qu’on se s’est plus vues !
- Vous êtes de bonnes amies toutes les deux ?
- Oh oui, les meilleures amies du monde ! En fait… on s’est
un peu perdues de vue et tout ça, mais bon… Tu sais comment
ça se passe dans cette ville.
- Ouais.
- Euh… Brian ? Je crois qu’il y a quelqu’un qui veut
te parler.
- Ah… Salut, Michael.
- Salut. Dis, t’aurais pas vu notre G.O., par hasard ?
- Qui ça ?
- Mary-Ann.
Brian tira une bouffée du joint, puis le passa à Connie.
- On en parlait, justement. J me demande ce qu’elle fout. Je croyais
que c’était elle qui orchestrait cette orgie ?
- C’est bien elle. Je suppose qu’elle se maquille, ou quelque
chose comme ça. Hé, t’en vas pas. J’ai quelque
chose pour toi.
Il s’esquiva dans la cuisine et en revient avec un petit paquet
enveloppé dans du papier aluminium.
Brian rougit :
- Oh, mec, dit-il. On avait dit pas de cadeaux.
- Je sais, lui renvoya Michael, mais ceci n’est pas vraiment pour
Noël. J’ai juste oublié de te l’offrir avant.
- C’est sympa ! lança Connie, radieuse.
Brian jeta un coup d’œil dans sa direction, puis regarda à
nouveau Michael. Le sourire de celui-ci était plus malicieux encore
que de coutume.
- Michael, ce ‘est quand même pas…
- Allez ! s’écria Connie. Je ne peux plus supporter ce suspens
!
Brian regarda Michael droit dans les yeux et sourit :
- J’y vais ?
- Ben ouais. Plus vite tu l’ouvriras, plus vite tu pourras l’utiliser.
- Exactement ! renchérit Connie.
Brian déchira le paquet. Il avait déjà deviné
quand le lourd anneau métallique jaillit du papier cadeau.
- C’est un beau spécimen, Michael. Très joli.
- Tu es sûr ? Tu peux l’échanger si tu…
- Non. J’en suis dingue.
Michael garda son sérieux :
- J’espère qu’il est à ta taille.
- Qu’est-ce que c’est ? demanda Connie.
Brian le lui tendit pour qu’elle puisse l’admirer.
- Chouette, hein ?
- C’est ravissant. A quoi ça sert ?
Le regard de Brian se détourna sur Mickael pendant une fraction
de seconde, avant de se poser à nouveau sur Connie.
- C’est… une décoration, dit-il, l’air comblé.
On la pend au sapin de Noël.
Michael prit un plateau de brownies dans la cuisine.
- Ils sont fourrés avec ce qu’il faut ? s’enquit-il.
Mme Madrigal ne fit qu’esquisser un sourire.
- Je m’en doutais, conclut Michael.
- Mary-Ann est déjà descendue ?
- Pas encore.
- Mais qu’est-ce qui peut bien la…
- Je peux aller voir si vous voulez.
- Non, mon grand, merci… J’ai besoin de toi ici.
- Vous attendez d’autres personnes ?
Elle regarda sa montre.
- Une seule, dit-elle vaguement, mais je ne suis pas sûre que…
Enfin, rien de certain.
- Madame Madrigal ? Est-ce que… tout va bien ?
Elle sourit et l’embrassa sur la joue.
- Je suis avec ma famille, non ?
Quand Michael retourna dans le salon, il faillit lâcher les brownies.
- Mona !
- En chair et en os.
- Merde alors ! Et qu’est-ce qui s’est passé avec D’orothea
?
- Elle fête un Noël blanc avec ses parents. A Oakland.
- Il neige à Oakland ?
- Oh, c’est une trop longue histoire, Mouse !...
Il déposa le plateau et la prit dans ses bras :
- Putain, ce que tu m’as manqué !
- Ouais. Même chose pour moi.
- En tout cas, tu n’as pas l’air de t’en porter plus
mal.
- Oui, lâcha-t-elle en souriant. Toujours la même Mona : souriante
face à l’adversité – que dis-je ? – à
la perversité !
Cet extrait se situe à la fin du premier tome des
Chroniques de San Francisco. C’est le soir de Noël, tous les
habitants du 28, Barbary Lane se retrouvent pour l’occasion chez
leur logeuse, Madame Madrigal. On n’attend plus que Mary-Ann, qui
reste introuvable.
Le choix de cet extrait réside dans le fait que les personnages
principaux de la série s’y trouvent réunis dans leur
unique port d’attache. La personnalité de chaque personnage
ainsi que les liens qui les unissent ressortent en quelques lignes, grâce
à une écriture fine et pleine d’humour. Cet extrait
montre également dans quel contexte historique et géographique
évoluent les personnages. Enfin, le fait que tous les personnages
soient réunis chez leur logeuse, sorte de mère adoptive,
le soir de Noël, accentue le phénomène de tribu créé
par les personnages.
Les personnages
Les personnages présents dans cette scène sont Connie,
Madame Madrigal, Brian, Michael et Mona. Mary-Ann est évoquée,
mais elle n’est pas encore présente.
Il est facile de présenter ces personnages en quelques mots, tant
leurs traits sont caricaturaux dans ce premier tome.
Connie est une sorte de poupée Barbie des années soixante-dix,
amie de lycée de Mary-Ann. Elle est toujours très optimiste
et quelque peu naïve. On retrouve ce trait de caractère avec
sa réplique « Oh oui, les meilleures amies du monde ! En
fait… on s’est un peu perdues de vue et tout ça, mais
bon… Tu sais comment ça se passe dans cette ville. »
Son ton est très enthousiaste, et elle enjolive la réalité,
car Mary-Ann n’apprécie que moyennement Connie : celle-ci
lui rappelle trop vivement l’époque douloureuse du lycée.
Son enthousiasme permanent se retrouve dans sa réaction excessive
devant le cadeau improvisé que fait Michael à Brian. On
peut également percevoir sa naïveté lorsque Brian lui
explique que l’anneau en argent qu’il vient de recevoir est
une décoration de Noël. La tonalité excessivement gaie
de ses répliques lui donne un air de jeune adolescente un peu niaise.
Madame Madrigal est la logeuse excentrique du 28, Barbary Lane, toujours
coiffée d’un turban et qui accueille ses locataires avec
un joint scotché sur leur porte. Elle connaît parfaitement
ses locataires, et ne leur parle qu’à demi-mot : «
Mme Madrigal ne fit qu’esquisser un sourire. » La fête
de Noël se déroule dans son propre appartement où elle
accueille tous ses locataires. La figure de la mère de famille
ressort ostensiblement, notamment avec la réplique « Je suis
avec ma famille, non ? » Cette réplique montre le sentiment
qui la lie à ses locataires. Elle les considère comme ses
enfants adoptifs, comme sa véritable famille. Le thème de
la tribu marque fortement ce passage.
Brian est un locataire de l’immeuble et un séducteur invétéré.
Un fois de plus, ce trait de caractère ressort dans cet extrait.
En effet, si Connie est présente, c’est que Brian l’a
séduite dans un bar peu de temps avant et lui a proposé
de venir à leur fête de Noël.
Michael est également un des locataires, mais aussi un homosexuel
à la recherche perpétuelle de l’homme de sa vie. Mais
cet extrait montre surtout la relation qui le lie à Brian. A travers
leur complicité, qui se place même au niveau sexuel, l’auteur
a voulu montrer que l’amitié est tout à fait possible
entre un homosexuel et un hétérosexuel.
Mona, locataire aussi, est une jeune femme caractérielle qui se
remet difficilement des années hippies et dont la sexualité
penche tantôt vers les hommes, tantôt vers les femmes. A ce
stade du récit, elle vit en couple avec D’orothea, une jeune
mannequin. Son habitude est de disparaître de longs mois et de réapparaître
quand personne ne s’y attend.D’où la surprise de Michael
: « Mona ! » Michael et elle sont amis depuis longtemps et
leur relation est marquée par un langage très familier :
« Merde alors ! » ; « Putain, ce que tu m’as manqué
! » Ce langage montre une grande intimité entre eux et une
longue histoire commune.
Enfin, Mary-Ann est une jeune provinciale naïve fraîchement
débarquée à San Francisco et qui s’habitue
tant bien que mal les mœurs californiennes. Elle n’est pas
présente physiquement dans cet extrait, mais elle est évoquée
à plusieurs reprises. Etant un des personnages principaux du roman,
il est effectivement étonnant qu’elle soit absente pour la
fête de Noël.
Le lieu
Les personnages sont tous réunis chez leur logeuse,
Madame Madrigal, au 28, Barbary Lane. Ce lieu est extrêmement important
dans le récit. Il est le port d’attache de tous les personnages,
l’endroit où ils reviennent toujours après avoir vécu
chacun leurs propres aventures. Madame Madrigal, figure mythique de ce
lieu, est leur confidente privilégiée. C’est dans
ce lieu que chacun vient soigner ses blessures.
Le tome 1 des Chroniques forme une boucle : après maintes péripéties,
tous les « enfants » rejoignent le nid. Cet extrait, qui est
la dernière scène du roman, montre la famille réunie
autour de la logeuse, dans le seul endroit qui les lie entre eux.
Le reflet d’une époque
Ce premier tome des Chroniques se déroule au début des
années soixante-dix. On peut s’en apercevoir dans cet extrait
à travers les différents éléments.
Tout d’abord, la drogue est très présente dans la
vie quotidienne du 28, Barbary Lane. La logeuse accueille tous ses locataires
en leur scotchant un joint sur la porte, elle fait pousser de l’herbe
dans son jardin, tous les personnages fument ou consomment d’autres
substances. Dans cet extrait, la drogue est présentée comme
un élément de leur vie quotidienne qui se fond dans la masse
des détails. Fumer un joint revient à boire un café.
« Brian choisit un joint sur une assiette Wedgwood. » : dès
le début de l’extrait, les joints sont mentionnés,
mais de manière tout à fait anecdotique. Le joint passe
de mains en mains, comme un signe de convivialité (« Brian
tira une bouffée du joint, puis le passa à Connie. »)
Une troisième fois, Michael y fait une allusion : « Ils sont
fourrés avec ce qu’il faut ? » Sans appeler la drogue
par son nom, les personnages se comprennent, ce qui montre qu’elle
fait partie intégrante de leur quotidien.
Un autre élément dans cet extrait fait référence
à la culture des années soixante-dix. Le sexe y est abordé
de façon très particulière. Nous sommes à
l’époque de la libération sexuelle, le sexe est étalé
partout, et se développe tout un marché autour de ce phénomène
: accessoires, bars à strip-tease… C’est justement
par les accessoires que le sexe est abordé dans cet extrait, mais
toujours de façon dérisoire. Michael n’hésite
pas à offrir un accessoire sexuel à Brian pour Noël,
ce qui renforce comme nous l’avons vu leur relation amicale. Cependant,
les non-dits restent présents, puisque Brian utilise avec ironie
une métaphore croustillante pour expliquer ce que c’est à
Connie : « C’est… une décoration, dit-il, l’air
comblé. On la pend au sapin de Noël. »
Les allusions aux épisodes précédents
La construction du récit en roman-feuilleton se retrouve
dans cet extrait. En effet, dans les épisodes des romans-feuilletons
qui paraissent dans les journaux, il est toujours rappelé au lecteur
les épisodes précédents afin qu’ils ne perdent
pas le fil.
C’est pourquoi on retrouve dans cet extrait plusieurs allusions
aux événements qui ont précédé la fête.
Tout d’abord, l’extrait commence par « Où est
Mary-Ann ? » Le rappel de la disparition de Mary-Ann fait allusion
à son aventure avec Norman. Elle vient juste de découvrir
que celui-ci est un pédophile, et lors de leur face-à-face,
il a glissé d’une falaise. C’est pourquoi Mary-Ann
est en retard au dîner.
« Mince, ça fait des millions d’années-lumière
qu’on se s’est plus vues ! » Cette réplique fait
référence aux personnages qui se croisent et se perdent
au fil des épisodes. Dans les premières pages du roman,
Connie a accueilli Mary-Ann le temps qu’elle trouve un autre logement.
Puis elle a disparu, jusqu’à cet épisode où
elle rencontre par hasard Brian, le voisin de Mary-Ann. On ne la verra
plus jusqu’au tome 4 où elle réapparaîtra pour
confier son enfant à Mary-Ann et Brian.
Madame Madrigal fait également une allusion à Edgar, l’homme
avec qui elle vit une aventure passionnée depuis quelques mois
: « Une seule, dit-elle vaguement, mais je ne suis pas sûre
que… Enfin, rien de certain. » Edgar est marié, et
de plus très malade. C’est pourquoi Madame Madrigal attend
sans trop d’espoir son arrivée. Cette réplique s’adresse
surtout au lecteur, qui est le seul à connaître leur relation.
Il est impliqué dans le récit.
La dernière allusion concerne les aventures de Mona. Elle entretient
une relation avec D’orothea, une jeune mannequin. Avec sa réplique
« Elle fête un Noël blanc avec ses parents. A Oakland.
», Mona fait allusion à la découverte qu’elle
a faite au sujet de sa petite amie. Celle-ci prenait des pilules pour
se noircir la peau, car elle avait ainsi beaucoup de succès pour
sa carrière de mannequin. Cependant, elle se cachait de ses parents.
C’est pourquoi Mona a organisé un dîner pour leurs
retrouvailles. Cette allusion n’est également destinée
qu’au lecteur, les autres personnages ignorant tout de cette aventure.
De plus, le clin d’œil se prolonge avec le quiproquo sur la
neige à Oakland.
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